Une grande partie des exemples que j’ai recensés et examinés, je les ai trouvés à la Bibliothèque Nationale,

c’est normal, mais au moins autant à la bibliothèque de l’Arsenal. Et pourquoi cela ? Parce que, jusqu’à une date assez récente, la bibliothèque de l’Arsenal n’avait que de vieux catalogues manuscrits : des grands registres pour le fonds ancien. Et donc, il fallait aller y voir, car ils étaient rangés par catégorie de livres. Et on avait là un ensemble important de livres de poésie du XVIe siècle. Aucun catalogue imprimé à la Bibliothèque Nationale ne recensait les livres du XVIe siècle, ceux du XVIIe… je ne sais pas si cela existe maintenant. Les catalogues de la bibliothèque de l’Arsenal étaient une aubaine pour qui recherchait, par exemple, les livres de poésie du XVIe siècle. J’ai observé que la plupart des anthologies de poèmes du XVIe siècle qui ont été publiées ont été faites très probablement à partir du catalogue de l’Arsenal. Les auteurs ont trouvé les livres là. Et c’est très dommage de supprimer ces catalogues. C’est un des dangers de la numérisation, de l’informatisation, qui est la suppression des très vieux catalogues qui contiennent des merveilles. Ce n’est pas exactement le Principe du Bon Voisin mais on trouve là des renseignements qui risquent d’être ensuite complètement perdus.

Au moment où je faisais cette étude, j’ai découvert, à ma grande surprise, qu’un nombre non négligeable de livres de sonnets, ou contenant au moins deux ou trois sonnets, se trouvait en exemplaire unique dans des bibliothèques le plus souvent municipales de province. À cette époque, pas d’internet, guère de possibilité technique pour aller trouver ce qu’il y avait dans ces bibliothèques. Vous écriviez, on ne vous répondait pas. Une seule solution : aller sur place. Ainsi j’ai rendu visite à un grand nombre de ces merveilleuses salles de lecture de villes grandes, moyennes, ou petites, où travaillaient silencieusement diverses personnes d’âge, de l’espèce qu’un historien anglais de la Révolution française a nommé les « érudits locaux ». Je retourne dans mon souvenir et je vous en donne une liste ; je ne pense pas qu’elle soit complète. Bien entendu, il y en a une très importante, c’est la bibliothèque de la Part-Dieu, la bibliothèque de Lyon. Mais il y a Versailles, Le Mans, Amiens, Caen, Besançon, Troyes, Montbrison (la bibliothèque de la Diana), Nancy, Grenoble, la bibliothèque de la faculté catholique de Lyon, Avignon, Aix, Blois, Dijon, Angers, la petite ville de Saintes, qui contient l’exemplaire unique des œuvres de Nicolas Arquesson (début du XVIIe), Carcassone, Nîmes, Poitiers, Arras, Bordeaux, Montpellier, Châlons-sur-Marne, Douai, Reims, Limoges, Carpentras. Dans toutes ces bibliothèques municipales, j’ai trouvé des livres qui ne sont pas à la Bibliothèque Nationale, et qui contiennent des poèmes du XVIe siècle ou du début du XVIIe.

Et voilà qu’au terme de ce parcours, finalement assez rapide, de mon expérience de lecteur en bibliothèque, je me rends compte de la chose suivante : à plusieurs reprises, ayant décidé d’un travail à faire, j’ai constaté qu’il m’obligeait à me rendre dans une ou plusieurs bibliothèques. J’avais déjà rendu visite à certaines, d’autres étaient nouvelles et s’ajoutaient alors à ce qu’on peut nommer une collection. C’est-à-dire que peu à peu, j’étais devenu un collectionneur de bibliothèques. Mais j’ai pris aussi conscience du fait qu’il me fallait alors considérer en fait que toutes ces recherches, que tous ces travaux auxquels je m’étais consacré si longtemps, n’avaient eu qu’une cause unique. Ils étaient tout simplement des prétextes à satisfaire ce qui était devenu une passion, la bibliothécomanie. Je pensais que j’allais dans ces bibliothèques parce que je devais faire tel travail, mais pas du tout, j’avais choisi de faire tel travail parce que ça m’obligeait à aller dans des bibliothèques. Vous vous rendez compte !

Je terminerai aujourd’hui sur une prévision, qui est de mon point de vue un peu pessimiste. Je ne suis pas totalement pessimiste mais ça dépend des jours. Je suis parfaitement sensible aux progrès que la technique donne, la possibilité de retenir pour moi une place à la bibliothèque de France sur mon bureau et de commander des livres. Depuis quelque temps, quand je commande (par exemple sur Amazon, où on peut commander des livres d’occasion publiés aux USA, et je lis beaucoup de littérature en anglais), je reçois des volumes ayant appartenu à des bibliothèques publiques de l’Arizona, du Kansas, de la Caroline du Nord, etc., et qui ont été chassés de leurs rayons. Et je me dis que le temps n’est pas loin où les livres, sauf ceux qui, étant rares et précieux, auront pris le statut de pièces de musée, deviendront les parents pauvres des bibliothèques, qui d’ailleurs, pour la plupart, comme cela se produit déjà de plus en plus, ne seront plus des bibliothèques mais des médiathèques et que le lieu où je suis venu aujourd’hui vous parler, dans quelque temps, ne sera plus nommé enssib mais enssim. Heureusement, je ne serai plus là.

 

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