Je traverse la cour en oblique, monte un escalier qui me conduit à la bibliothèque où je pénètre

après avoir sonné par l’entrée réservée aux professeurs, montre ma carte marquée verticalement en rouge « magasin » et me dirige vers le service du prêt. Là, je sors de mon cabas un carnet semblable à celui dont j’ai extrait les feuilles où mon imprimante Canon a inscrit le texte que j’ai composé pour mon bavardage d’aujourd’hui devant vous, et je restitue les livres que j’ai empruntés une, deux, trois ou quatre semaines auparavant selon le cas. J’ai le droit de les conserver un mois, pas plus. Je prends bien soin de vérifier que ma restitution est exactement enregistrée sur l’écran réservé à l’enregistrement des prêts, car je n’ai aucune confiance en l’appareil qui tient ces données en mémoire, et je crains, si je ne m’assure pas que tout va bien, d’être considéré comme ayant encore en ma possession tel et tel livre par suite de la mauvaise volonté du logiciel de l’ordinateur, alors que je sais que je l’ai ramené lors de ma dernière visite. Une telle aventure m’est déjà arrivée et m’a mis au bord de la crise cardiaque. Je me voyais déjà exclu du prêt, menacé de je ne sais quelle terrible sanction. Heureusement, une bibliothécaire compatissante persuada le magasinier d’aller aussitôt vérifier que le livre en question avait déjà rejoint sa place attitrée et je pus, battements de mon vieux cœur apaisés, considérer calmement de nouveaux emprunts. Depuis cette aventure, je ne pars pas à la recherche des cotes que j’ai notées sur mon carnet avant d’être sûr, absolument sûr, que tout est en ordre. Mais pourquoi, me direz-vous, et vous seriez en droit de me le dire, pourquoi, alors que vous pourriez jouir d’un repos bien gagné, qu’aucune obligation professionnelle de préparation de cours par exemple ne vous y oblige, pourquoi continuez-vous avec tant de constance à vous rendre pour y emprunter un, deux, trois, quatre, cinq, même six livres (maximum autorisé), une, deux ou trois fois par mois à la bibliothèque de la Sorbonne ? Et pourquoi d’ailleurs dans cette bibliothèque-là précisément, alors que, quand vous étiez en activité (professionnellement un mathématicien), et que depuis bien longtemps cette bibliothèque a cessé d’être une bibliothèque universaliste, et que d’autres bibliothèques que vous connaissez certainement comme celle de l’IHP (Institut Raymond Poincaré) offrent un bien plus grand choix d’ouvrages dans la discipline mathématique ? Je vais m’efforcer de répondre à ces questions. Je sais que vous ne les avez pas posées, et pour cause, mais j’espère que vous voudrez bien me pardonner l’emploi de ces antiques procédés rhétoriques. Je traiterai d’abord de la deuxième question.

Je ne me suis pas, je l’avoue, dans ma vie, uniquement occupé de mathématiques, et je suis d’ailleurs aujourd’hui un retraité de la mathématique, mais j’étais aussi depuis ma jeunesse, mon enfance même, et continue d’être, un poète, un compositeur de poésies, activité que je ne considère pas, à la différence de la plupart des lecteurs, libraires et journalistes, comme obsolète. J’ai sans doute tort. La façon dont va le monde tend à me montrer de plus en plus que j’ai tort mais c’est ainsi. Il y a une bonne douzaine d’années, en 1995 exactement, j’ai reçu un jour une proposition qui m’a surpris. On me demandait de participer à une nouvelle traduction de la Bible. Il n’existe pas, me dit-on, de traduction française de la Bible qui fasse autorité. Les Anglais ont la Bible du Roi James, que je connaissais depuis l’enfance, car ma mère était professeur en anglais, ce livre était en bonne place dans la bibliothèque de mes parents à côté de Shakespeare. On ne peut pas raisonnablement enseigner la littérature anglaise sans connaître ces deux œuvres, la Bible du Roi James et Shakespeare. Les Allemands, eux, ont la Bible de Luther, mais rien de tel en langue française. Il y a eu depuis la Renaissance plusieurs versions, aucune ne s’est imposée à tous et j’appris ainsi qu’il existait le projet d’une traduction nouvelle qui serait une œuvre collective. Et son originalité serait la suivante : chaque livre, dans ce que les chrétiens nomment Ancien et Nouveau testament, serait traduit par des écrivains associés à des biblistes. Il y a de très bonnes traductions sur le marché, par exemple la Bible de Jérusalem, mais aucune, selon les initiateurs de ce projet, ne tient vraiment compte du fait que la Bible est aussi un grand texte littéraire.

Bien, et pourquoi faisait-on appel à moi ? On me dit très simplement qu’il y avait un livre dont le titre français est Nombres. Alors, comme je suis mathématicien, j’étais tout indiqué. J’objectai que je n’étais pas croyant, que j’étais un agnostique. Je précise un agnostique, pas athée. On me répondit que c’était sans importance. Parmi les écrivains qui allaient participer, il y avait des catholiques, des protestants, etc. L’éditeur de cette Bible serait la maison des Éditions Bayard. Après quelques hésitations, j’acceptai mais je posai une condition. D’être aussi associé à la traduction du livre de Qohelet, l’Ecclésiaste pour la traduction française. On me l’accorda. Et bien sûr, comme il est impossible de comprendre le livre Nombres sans le livre intitulé Lévitique, j’ai dû aussi travailler sur ce livre-là et, bref, ça m’a occupé plusieurs années jusqu’à la publication de la Bible Bayard, un peu, juste un peu, deux ou trois jours juste après le 11 septembre 2001. Pendant les six années où j’ai participé à cette entreprise passionnante de traduction, j’ai eu la curiosité de me renseigner sur les traductions françaises et autres du texte biblique. J’ai fréquenté bien sûr la Bibliothèque Nationale mais j’ai eu aussi recours à la bibliothèque de la Sorbonne. Mes lectures m’ont mis sur la trace d’une traduction restée à peu près inconnue depuis le milieu du XVIe siècle, celle de Sébastien Castellion ou Chateillon. Elle m’a passionné pour sa beauté, son originalité et par la personnalité de son auteur qui est proprement extraordinaire. Castellion, en effet, restera dans l’histoire, on s’en rend compte de plus en plus, et les études sur lui aujourd’hui se multiplient, comme le premier homme du XVIe siècle à avoir conçu puis défendu l’idée de tolérance religieuse, et ceci au beau milieu des heurts terribles entre protestants et catholiques. D’abord converti à la Réforme, disciple et ami de Calvin, il rompit avec lui à l’occasion de l’affaire Servet, cet hérétique que les calvinistes brûlèrent, reproduisant ainsi le triste exemple de l’Inquisition. Il fut le seul homme en Europe à protester contre ce supplice et écrivit cette phrase admirable qui mérite d’être méditée encore aujourd’hui : tuer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme (écrit en 1560). Il existe une grande biographie de Castellion, qui date de la fin du XIXe, par Ferdinand Buisson. Et je l’ai empruntée plusieurs fois à la bibliothèque de la Sorbonne pendant les années de ce travail. Avec la publication de la Bible Bayard, avec mon retrait de la vie active, j’aurais pu cesser de me préoccuper de ces questions. En fait, j’ai continué à suivre les recherches sur l’histoire du texte biblique depuis ses origines. De très nombreux articles et ouvrages paraissent chaque année sur ces questions et le domaine est en plein bouleversement. Or, mes moyens ne me permettent pas de faire l’acquisition de tous ces gros livres publiés aux États-Unis, en Angleterre, aux Pays-Bas…

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