J’ai passé aussi beaucoup de temps dans une salle de lecture d’une autre grande bibliothèque.

Moins qu’à la Bibliothèque Nationale mais beaucoup d’heures quand même. C’est celle de la British Library à Londres. Mais elle aussi a fini par succomber. Et j’ai noté le moment de ma dernière visite à cette bibliothèque, juste avant qu’elle ne ferme pour ensuite ouvrir dans une autre partie de Londres, plus loin. À partir du 24 novembre de la présente année 1997, ai-je écrit à ce moment-là, la salle de lecture de Panizzi (c’est lui qui avait inventé cette salle, lieu parfait et paradisiaque de la lecture publique) sera dérobée aux individus de mon espèce qui seront exilés du côté de Saint-Pancras. Dans une nouvelle bibliothèque, Nouvelle Library que le prince de Galles compara un jour d’énervement, en tant qu’objet architectural, à un Wimpy. Opinion qu’après usage, six ans plus tard, je ne partage pas du tout. Le prince de Galles, j’ai le regret de l’écrire, est à mes yeux un imbécile prétentieux et sa « Camomille » de maîtresse ne vaut guère mieux. Ayant pris connaissance, le 12 mars, de la notice qui informait les lecteurs de cette fatale nouvelle, assis à la place qui fut la mienne dans cette salle de très nombreuses journées, pendant de très nombreuses années, et certainement parmi les journées les plus heureuses de ma vie, ou peut-être parmi ces journées heureuses, les heures les plus heureuses furent celles que j’y passais les soirs d’été aux ouvertures plus tardives, jusqu’à neuf heures du soir passées, ou je tentais de profiter le plus possible d’une durée pour moi luxueuse, réservant le plus pour ces moments les lectures qui devaient être faites dans la North Library, l’équivalent londonien de la réserve de la BN. J’étais à la place R14. Celle que je prenais toujours quand je venais à Londres, et à l’instant de me lever pour sortir, je me suis dit : « Et voilà, c’est fini. Je n’y reviendrai plus jamais. » Il n’y avait aucun corbeau sous le dôme bleu et pourtant j’ai entendu distinctement un « never more » des plus lugubres. Je n’ai pas voulu laisser cet instant sans trace, j’ai rouvert mon cahier et j’ai écrit : « British Library, 12 mars 1997, goodbye. » M’étant assis à ma place pour cet acte de mise en mémoire, je n’arrivais plus à partir, il me semblait que cet adieu n’était pas suffisant à la circonstance, et regardant autour de moi, dessus, dessous, à droite, à gauche, pour essayer d’emmagasiner dans mon peu fiable souvenir le plus possible d’images de ces lieux, que j’avais tant de fois vus comme quelqu’un qui pense devoir les revoir encore et pour ainsi dire toujours, j’ai aperçu en face de moi la petite note dactylographiée vénérable, vétuste, caduque depuis le début de la détérioration, ensuite sans cesse accélérée, du fonctionnement de la bibliothèque dès lors que son départ définitif a été annoncé et je l’ai copiée dans mon cahier. (La détérioration de l’état de la British Library au moment où comme la Bibliothèque Nationale elle n’arrivait plus à fonctionner, car il y avait trop de lecteurs, était affrontée de manière différente de celle que j’ai décrite plus haut, avec quelque exagération, pour sa sœur parisienne : tout le monde y est resté toujours très aimable mais les livres n’arrivaient pas. Tout simplement pas. On attendait un jour, deux jours, trois jours…) J’ai copié cette description : la salle de lecture devant être envahie par le musée et son intérieur, sans aucun doute saccagée et changée au point de ne plus être reconnaissable. Il est fort possible que les détails que je consigne ici soient effacés de la mémoire bibliothécaire, et que mon écrit en conserve, après la mort de tous les lecteurs qui lurent là, et qui en préservèrent dans leur mémoire faillible et provisoire l’image, la seule trace. Et j’ai ajouté en dessous des détails concernant ma place, la place R14. Bleue, place bleue, du même bleu que le plafond. C’est plutôt d’ailleurs une couleur que j’aimerais, le bleu Panizzi, celui qui a inventé cette salle, contenant un peu de vert, un peu de gris, présente partout. Une couleur apaisante, idéale pour la lecture méditative, intense mais pondérée, rendue encore plus noble et adéquate par la patine de toutes ces années de pensées de lecteurs qui s’élevèrent, et se répandirent dans l’atmosphère sereine de la Reading Room. J’ai souvent pensé que ma place R14 pouvait être proche de celle qu’occupait Karl Marx quand il allait à la British Library, et bien d’autres. Quelqu’un a créé ce lieu qui était vraiment un lieu enchanteur. Panizzi, qui conçu ce lieu, était un carbonaro, un conspirateur de Florence au XIXe siècle. Il avait conspiré, en carbonaro qui se respecte, dans une conspiration dont le but était d’assassiner le Grand Duc de Florence et d’instaurer illico la République et le bonheur sur les terres des princes de Médicis. Comme on aurait pu s’en douter, la moitié des conspirateurs étaient des agents du ministre de la police du Duc. Panizzi put échapper à l’arrestation, se réfugia en Angleterre, où il vécut quelque temps en donnant des leçons d’italien. Il raconte dans ses mémoires qu’il reçut un jour, dans son refuge de la libre Angleterre, une lettre très officielle du ministre du Duc, qui lui réclamait, accompagné d’une facture détaillée, le remboursement de la somme que le grand-duché aurait dû dépenser pour son exécution qui n’avait pu avoir lieu, en raison de son absence injustifiée à cette cérémonie. C’est vraiment extraordinaire.

Préparant ma venue devant vous, je me suis employé à recenser les bibliothèques que j’ai fréquentées plus ou moins longuement au cours de ma vie depuis mes années d’étudiant. Elles sont très nombreuses. J’avais commencé à en faire une liste puis je me suis arrêté.

À Paris, la Bibliothèque Nationale, la bibliothèque Sainte-Geneviève, la bibliothèque de l’Arsenal, la bibliothèque d’histoire du protestantisme français, la bibliothèque historique de la Ville de Paris, la bibliothèque de l’Institut Henri Poincaré pour la mathématique. À Londres, la British Library. À Oxford, la Bodleian. À Washington, la Library of Congress (la bibliothèque du Congrès), la New York Public Library, une énorme bibliothèque, magnifique, etc., etc. Il manque à mon tableau de chasse, et j’en ai quand même beaucoup, et c’est un très grand regret pour moi, la bibliothèque de Wolfenbüttel, qui eut au XVIIIe siècle pour directeur Leibniz, vous vous rendez compte, c’est très impressionnant. Ce Grand Duc de Wolfenbüttel a créé cette bibliothèque à la fin du XVIe siècle, en 1572, et c’était un amateur de livres ; pas pour les lire, seulement pour les avoir. Donc, il avait envoyé dans toute l’Europe des agents spéciaux qui achetaient tout ce qu’ils trouvaient, et ils ramenaient leur butin à Wolfenbüttel. Ce qui fait qu’il y a dans cette bibliothèque des tas de livres qu’on ne trouve pas ailleurs, parce qu’ailleurs ils ont disparu. Une merveilleuse bibliothèque, mais je n’ai jamais eu l’occasion d’y aller.

Une famille très spéciale de bibliothèques doit être considérée à part. Dans les années soixante-dix et quatre-vingt, je me suis mis en tête d’explorer assez systématiquement, la forme du sonnet de langue française pendant le premier siècle de son existence. De Marot, 1530, à Malherbe, 1630. L’aboutissement de ces recherches a été, d’une part, une seconde thèse (seconde, parce que j’avais fait une thèse de mathématiques), une seconde thèse de littérature française ; d’autre part, une anthologie qui se nomme Soleil du soleil et que l’on trouve en « Poésie poche » chez Gallimard aujourd’hui. Il s’y trouve certains des sonnets que j’ai lus dans ces endroits-là. Beaucoup n’avaient jamais été lus. J’ai trouvé à la bibliothèque Mazarine à Paris (je n’ai pas noté dans ma liste précédente la bibliothèque Mazarine) des ouvrages qui n’avaient pas été coupés depuis le moment où ils étaient entrés, en 1604 par exemple ! Cela fait un effet très douloureux. Quelquefois aussi on trouvait à la Bibliothèque Nationale, dans les années soixante, des livres qui avaient été offerts par leurs auteurs à la bibliothèque et qui étaient restés non coupés. On ne peut pas voir cela maintenant puisque les livres sont automatiquement coupés, mais autrefois on devait employer un coupe-papier pour ouvrir le livre. Vous avez des livres qui n’ont été coupés que pour les cinq, six premières pages. Ça m’angoisse un peu en tant qu’auteur…

 
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