J’ai été introduit, disons mieux, présenté à la Bibliothèque Nationale par mon premier beau-père,

Paul Bénichou, en 1963. Il était alors professeur à Harvard et, quand il revenait à Paris pour les vacances, il poursuivait les recherches d’histoires littéraires qui devaient aboutir aux quatre volumes récemment repris aux Éditions Gallimard sous le titre Romantisme français. Il occupait toujours la même place, la place 115, dans la grande salle de lecture. Sa fille Sylvia, jeune agrégée d’espagnol, avait commencé une thèse et tout naturellement y venait aussi étudier. La première fois qu’elle avait franchi les portes augustes de la salle Labrouste, son père l’avait présentée au chef des magasiniers avec lequel il entretenait d’excellentes relations. Chaque nouvelle année, il lui confiait l’enveloppe contenant les étrennes qu’il destinait à tous ceux qui apportaient les livres aux lecteurs à leur place et le chargeait de les distribuer. Cet excellent homme n’avait pu s’empêcher de s’exclamer en voyant Sylvia, à l’intention de Paul Bénichou : « Comment, si jeune, et vous la mettez déjà dans les livres ! » À cette époque, j’étais en train, outre mon enseignement à la faculté des sciences de Rennes, de mener de front deux entreprises. Des recherches en vue d’une thèse de mathématique d’une part, d’autre part la composition d’un livre de poèmes pour lequel j’avais choisi de rendre hommage à une forme poétique aussi anti-surréaliste que possible, la forme sonnet. Je lisais, à cet effet, tous les sonnets qui me tombaient sous l’œil, anciens et nouveaux, aussi bien en italien, anglais, espagnol ou portugais. Paul Bénichou me fit observer qu’il y avait un moyen moins ruineux que la fréquentation des libraires (il pensait au biberon de sa petite-fille et aux commandes à l’étranger) pour avancer dans mes investigations. Et c’est ainsi que j’entrai à mon tour dans ce temple du livre qu’Alain Resnais a célébré en 1956 dans son beau film, Toute la mémoire du monde. Je n’ai pas quitté cette salle sans regret. Je ne vais pas ici parler de la nouvelle et très grande bibliothèque à laquelle, non sans mal, j’ai fini par m’habituer une fois oubliés certains épisodes assez burlesques de ses deux premières années. Mais gardons le silence. Je suis sensible à ses défauts et je me place, bien sûr, d’un point de vue exclusif de lecteur, mais j’apprécie par exemple la possibilité qui est aujourd’hui la mienne de réserver d’avance une place à partir de mon bureau par quelques manipulations simples sur mon ordinateur et d’obtenir ainsi quantité raisonnable d’ouvrages. Dans les derniers temps de son existence, avant le transfert de ces livres vers le nouveau bâtiment du bord de Seine, la bibliothèque étouffait et la vie des lecteurs dans la salle de lecture était devenue très difficile. En 1985, j’ai publié une sorte de parodie de roman, le premier d’une série prévue de six romans dont trois ont été publiés ; le titre est La Belle Hortense. Et dans un style un peu burlesque, j’ai transformé cette expérience de lecteur dans les derniers temps de la Bibliothèque Nationale en fiction. Je précise bien que c’est une fiction. Je vais vous lire un passage.

« Une fois franchit le sas d’entrée, protégé défendu comme l’accès à une capsule d’astronautes, grâce à la présentation de sa carte munie d’un rectangle orange en plastique épais et translucide indiquant le numéro de sa place, c’était sa place habituelle, ayant déposé le tout, carte et rectangle, à un comptoir où LA bibliothèque les gardait en otages (un peu, comme si l’on en croit les films de gangsters, on abandonne son identité et ses effets personnels au moment d’entrer en prison), Hortense, c’est l’héroïne, jetant son sac et ses cahiers, sans oublier l’en-cas de Mme Groichant, qu’elle avait pu emmener sur sa table, se précipita vers la salle des catalogues afin de repérer au plus vite les cotes des ouvrages qu’elle rêvait d’obtenir. La stratégie défensive de la bibliothèque, en effet, obligée par la loi et la coutume de permettre au lecteur autorisé par la possession d’une carte (obtenue non sans mal après une longue enquête de sécurité et le remplissement de l’insidieux questionnaire qui permettait d’en éliminer plus d’un) qui permettait la consultation des ouvrages qui lui appartiennent en propre, qui sont sa gloire, son douaire et son trésor, et qu’elle ne cesse de caresser, de contempler, d’adorer dans le silence sombre de ses magasins, consistait à retarder le plus possible le moment où elle aurait à les sortir et à les soumettre aux regards salissants de ces ignares, dont elle soupçonnait d’ailleurs que l’intention secrète était de les barbouiller, de les lacérer, de les griffonner, de les détériorer ou tout simplement de les voler. Il s’agissait pour elle d’atteindre le moment béni de l’après-midi où une cloche (tocsin pour les lecteurs, carillon de liesse pour elle) annonçait la fin des communications d’ouvrages pour la journée en ayant livré le moins possible de livres à la convoitise des barbares. C’est pourquoi, dès qu’il avait réussi à pénétrer dans la forteresse, le lecteur devait agir avec la plus grande célérité et prestesse et c’était la raison de la bousculade effrénée dans les escaliers conduisant à la salle des catalogues à laquelle Hortense prit part ce matin-là en excellente position.

La difficulté première consistait à découvrir la cote de l’ouvrage, soigneusement dissimulée. Il n’y avait pas en effet, comme on aurait pu s’y attendre, par exemple, une suite de volumes indiquant, pour chaque auteur selon sa place alphabétique, les ouvrages disponibles, non ; si Hortense avait envie de lire Pierrot mon ami de Raymond Queneau par exemple, elle devait savoir à quel moment le livre avait été acquis, pas celui (ça aurait été trop simple) de la parution. Il y avait pour chaque tranche alphabétique, de manière parfaitement indécidable, un volume valable pour certaines de ces années seulement, situé dans un endroit totalement imprévisible de la salle. Il fallait le repérer, chercher l’auteur, chercher l’ouvrage, noter la cote et ensuite déterminer dans quel autre volume se trouvait maintenant la cote réelle, car la cote première était une cote ancienne qui avait été abandonnée au profit d’une autre, plus moderne, lors d’un quelconque changement de règne à l’intérieur de l’empire bibliothécaire. Il va de soi que seule une très longue habitude, ou l’héritage d’une tradition secrète, ou l’amitié d’un bibliothécaire, pouvait permettre de s’y reconnaître. Plus d’une fois déjà, Hortense avait dû consoler quelques malheureuses étudiantes américaines à peine sorties des plages rassurantes de la bibliothèque du Congrès à Washington, sanglotant dans une douzaine de Kleenex aux pieds obscurs de quelques rayons.

Mais ce n’était pas tout ! Admettons que vous ayez réussi, par miracle, à trouver la cote du livre que vous cherchiez, ou que tout simplement renonçant à la déterminer, vous ayez en désespoir de cause pris la première qui vous tombait sous la main ; que vous ayez correctement, disons, rempli les bulletins de demande de chaque livre et déposé ceux-ci dans la boîte réservée à cet effet, vous n’étiez pas au bout de vos peines, et la Bibliothèque, bien qu’ayant perdu la première escarmouche, n’était pas vaincue pour autant. Car alors commençait une longue attente, pendant laquelle, pensiez-vous naïvement, on s’affairait, toutes affaires cessantes, à la recherche de vos ouvrages, afin de vous les apporter. Vous attendiez, une demi-heure passait, une heure, rien. Vous aviez terminé votre courrier, levé plusieurs fois les yeux vers l’immense coupole vitrée, à travers la poussière de laquelle filtrait un peu de jour, et voilà qu’un des livreurs de livres se présentait devant la rangée où vous étiez assis. Et voilà qu’il jetait sur votre table un livre ! Vous le preniez fébrilement : hélas ! ce n’était pas Pierrot mon ami de Raymond Queneau, dont vous aviez, grâce à un tuyau sûr, déterminé la cote dans un sous-catalogue spécial consacré aux ouvrages sur le cirque, que vous aviez devant vous, mais Einfürhung in der Theorie des Elektrizität und der Magnetismus de Max Planck, Éditions de Heidelberg, 1903. Vous vous précipitez au bureau des réclamations. Vous attendez dix minutes. Une Finlandaise ne comprend pas pourquoi La revue critique du discobole français, année 1910, ne se trouve pas dans cette salle alors que l’année 1909 y est. La bibliothécaire explique patiemment dans un allemand approximatif que le conservateur a décidé de transférer, pour des raisons de sécurité, toutes les revues sportives à partir de 1910, précisément dans une autre salle, qui d’ailleurs vient de fermer. Enfin, c’est votre tour. La confrontation de votre bulletin de demande et de la cote du livre de Planck montre clairement que vous avez raison. Le Z n’est pas un W, le 8 n’est pas un 4. Il n’y a aucun doute, mais que faire ? Attendre encore une heure ? Le livre qui arrivera, s’il n’est pas Pierrot mon ami, sera peut-être encore moins intéressant. Résigné, vous regagnez votre place et vous commencez l’étude de théorie des quanta.

La première stratégie, donc, était la stratégie de l’erreur, dont une variante était l’envoi du bon ouvrage à un autre lecteur. On voyait ainsi dans l’allée centrale de la salle de lecture les chercheurs fébriles essayant d’échanger, en des échanges souvent triangulaires, un ouvrage sur la cuisine pygmée contre l’édition originale des Prolegomena rythmorum du père Risolnus. Mais il y avait un échange supérieur dans la dissuasion : c’était l’emploi d’une arme particulièrement redoutable, la panoplie des réponses dilatoires que les magasins envoyaient au lecteur par l’intermédiaire de son propre bulletin de demande ; ces réponses pouvaient prolonger la lutte pendant plusieurs journées ; si cette stratégie était choisie, cela se passait de la manière suivante : le distributeur de livres apparaissait dans votre rangée avec son chariot ; il n’y avait rien pour vous ; une demi-heure supplémentaire passait. Vous receviez alors votre bulletin de commande, généralement chiffonné, portant l’indication : « manque en place ». Le lendemain, vous redemandiez l’ouvrage ; la réponse était cette fois : « cote à revoir ». Le troisième jour c’était : « à la reliure », et enfin le quatrième, par un raffinement de cruauté dont on appréciera toute la saveur : « communiqué à vous-même le… », et suivait alors la date de votre première demande. C’était le degré ultime de l’escalade, car vous vous trouviez alors dans un état inconfortable, tentant d’expliquer que vous n’aviez jamais eu communication de l’ouvrage, avec le sentiment pénible qu’on vous prenait pour un imbécile, un distrait ou un voleur. Les bibliothécaires essayaient de vous consoler et vous lisiez dans leur regard apitoyé le jugement sans appel : le malheureux, elle a encore frappé !

Il va s’en dire que vous appreniez, si vous ne vous découragiez pas définitivement et ne preniez pas immédiatement l’avion pour Londres afin de vous consoler au British Museum, vous appreniez, à l’usage, à déjouer certains de ces pièges. Contre la tactique de la réponse dilatoire, par exemple, la contre-attaque consistait en un renoncement instantané au profit d’un autre ouvrage, et un nouveau sondage pour le livre que vous désiriez initialement, plusieurs jours plus tard, ce qui obligeait l’ennemi à des efforts considérables de mémoire qu’il ne tardait pas à trouver très onéreux. Aussi, pour des lecteurs un tant soit peu aguerris, les procédés de dissuasion courante, dont nous venons de donner quelques échantillons, étaient-ils insuffisamment efficaces. C’est pourquoi la Bibliothèque inventait sans cesse de nouvelles stratégies : alerte à l’incendie, retard de l’horloge dans le hall d’entrée permettant de gagner une bonne demi-heure à l’ouverture des portes (l’heure véritable était rétablie dans la journée, avancée même, ce qui permettait un gain à la sortie). La dernière en date, qui avait désarçonné même Hortense et envoyé un membre de l’Institut à l’hôpital avec une crise nerveuse, consistait à fermer brusquement, pour une durée indéterminée et sans préavis, un magasin entier. Ainsi le lundi, on ne communiquait pas la poésie, le mardi pas de mathématique ; pas de livres d’histoire de la navigation, ni postérieurs à 1863, le mercredi. Cette offensive, récente, semblait couronner de succès, et le découragement s’emparait de certains des plus tenaces des lecteurs. On vit un spécialiste fameux de la rhétorique à la Renaissance convoquer la presse, et entouré de sa femme et de ses quatre enfants en larmes, annoncer qu’il renonçait et entrait dans l’immobilier. De nombreux lecteurs, naïfs, crurent qu’en s’adressant à quelque pouvoir, on pourrait modifier le cours des choses ; ils formèrent un comité de lecteurs, lancèrent une pétition, interpellèrent à la Chambre des députés et au Sénat, agirent sur les amicales d’anciens élèves des Grandes Écoles. La Bibliothèque sourit dans sa barbe. Il y eut des élections pour une assemblée représentative des usagers, avec scrutin de listes à deux tours majoritaires semi-proportionnel, avec panachage ; une boîte de réclamation fut apposée à l’entrée à l’usage des lecteurs, le chauffage fut amélioré dans le département des manuscrits sportifs, des carrières politiques s’ébauchèrent et ce fut tout. »

 
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