et j’ai donc conservé l’habitude de me rendre à la bibliothèque de la Sorbonne et d’y emprunter les livres sur ce sujet.

Bien sûr, il n’y a pas tout, il faut aussi aller à la bibliothèque de France, et à la bibliothèque de France il n’y a pas tout non plus, il y a des choses que je voudrais lire et j’ai été obligé ainsi de me rendre deux ou trois fois à Londres pour des séjours à la British Library que je fréquente aussi depuis plus de trente ans. Mais, avec la bibliothèque de la Sorbonne, j’ai de quoi nourrir mes lectures et profiter surtout de la présence des volumes dans ma propre bibliothèque pendant un temps raisonnable. La raison principale qui m’a fait continuer à choisir ce mode de consultation est la suivante : je possède un privilège inouï, je peux aller prendre des livres dans les magasins. Vous n’imaginez pas ce que c’est.

Je bénéficie de ce droit depuis trente-sept ans. Depuis qu’en 1970 j’ai été nommé professeur de mathématiques à l’université de Paris X Nanterre, je l’ai conservé comme directeur d’études à l’EHESS et je ne l’ai pas perdu depuis. Mais je sais que c’est vraisemblablement la dernière année où je pourrai profiter de cet avantage. La bibliothèque de la Sorbonne va, m’a-t-on dit, fermer cet été pour réfection et sans doute déplacement, ceci pour deux années au moins, et je sais que même si je suis encore en vie, en bonne condition physique et intellectuelle, au moment de sa réouverture, il est clair qu’un tel privilège ne sera pas renouvelé. Cela donne à mes visites, en ce lieu aujourd’hui, un caractère d’urgence et de nostalgie anticipée particulièrement intense. Un bouton est pressé, la porte d’accès au magasin s’ouvre, je la franchis. Dans ma poche, j’ai le carnet où j’ai noté un certain nombre de cotes et me voici dans le magasin A. Il y a deux magasins, magasin A et magasin B. Je vérifie l’emplacement des cotes des livres qui m’intéressent, je les connais en fait assez bien, mais l’accumulation incessante de livres nouveaux fait qu’il faut sans cesse effectuer des déplacements de cotes entières, et je ne peux pas entièrement me fier entièrement à mes souvenirs. Je vais au fond du couloir vers les ascenseurs que les professeurs sont priés de prendre pour ne pas gêner les magasiniers qui ont le leur. Selon le cas, je monte vers les étages ou bien je descends dans les sous-sols. C’est une véritable aventure. Il y a en effet deux types de sous-sols, les sous-sols en quelque sorte ordinaires et les sous-sols dits Turgot. Or, ils ne sont pas exactement au même niveau, leurs accès diffèrent. Dans certains cas, il me faudra descendre quelques marches, dans d’autres en monter quelques autres, et il m’arrive encore de me tromper et de me retrouver deux fois de suite devant la cote L au lieu de la cote M, par exemple, car je n’ai guère le sens de l’orientation. Les portes qui s’ouvrent dans les escaliers entre des étages sont généralement dépourvues d’indications sur la nature des cotes qui se trouvent derrière elles. J’erre ainsi souvent entre les deuxième et troisième sous-sols sans me reconnaître. Parfois, je tombe par hasard sur le bon endroit et il me faut ensuite retrouver la bonne sortie pour rejoindre le bon ascenseur. J’essaie par orgueil quand je suis perdu de ne pas demander mon chemin à un magasinier que je croise pour ne pas affronter un regard qui soit, soit excédé, soit, ce qui est pire, aimable, bienveillant mais ironique. Je pourrais vous guider dans ce rayon mais cela prendrait trop de temps. Je ne dirai quelques mots que de mon magasin favori, le magasin B. Pour atteindre le magasin B, il faut, puisqu’on est entré par le magasin A, grimper deux étages, monter quelques marches, franchir une passerelle, redescendre quelques marches. Un peu de jour, pas beaucoup, pénètre par les fenêtres qui ont été lavées pour la dernière fois en 1911. Les cotes les plus élevées, celles des vieux volumes de théologie par exemple, sont au huitième. Les escaliers aux marches de bois sont étroits, leurs marches craquent, les rampes tremblent, brinqueballent. Si les escaliers vous inquiètent, vos jambes mal assurées de septuagénaire vous forcent à prendre l’ascenseur. C’est un monte-charge infiniment lent qui vous inquiète encore plus peut-être, tant sa réticence se fait entendre par les grincements métalliques inquiétants : seule l’indécision est manifeste. On croise très peu d’êtres humains dans ces hauteurs ; plus on monte, plus on est seul. Les plafonds sont bas, les rangées de livres sont obscures. Tout au fond d’une rangée, le livre que vous cherchez sans doute est au ras du sol. On s’agenouille, cherchant à déchiffrer la cote et le titre, et on se dit alors avec angoisse que peut-être on ne parviendra pas à se relever. On appellera, on appellera encore, votre voix faible ne parviendra à aucune oreille, les heures passeront, ce sera la fermeture, ce sera la nuit. J’imagine parfois que, dans un recoin particulièrement obscur, le cadavre desséché de quelqu’un de mes prédécesseurs attend encore après quarante ou cinquante ans d’être découvert.

Je ne manque jamais quand je viens ainsi chercher quelques livres à emprunter dans les magasins de la bibliothèque de la Sorbonne de penser à Aby Warburg. Vous connaissez sans doute son principe du bon voisin qui a été rapporté par Gombrich dans sa biographie du grand historien d’art. On peut l’exprimer comme ceci : dans une bibliothèque bien faite, le livre dont vous avez vraiment besoin, se trouve à côté de celui que vous êtes venu chercher. Telle était faite la propre bibliothèque de Warburg. Cette œuvre d’art, qui a été transportée en Angleterre par les disciples du Maître, à la barbe des nazis peu après la venue au pouvoir d’Hitler, se trouve maintenant hébergée par l’université de Londres. Certes, la bibliothèque de la Sorbonne ne peut pas réellement satisfaire au PBV, Principe du Bon Voisin, mais je ne manque jamais quand je prends un livre dans un de ces rayonnages de regarder ceux qui se trouvent à proximité. J’ai fait ainsi des découvertes inattendues et heureuses. C’est là un bénéfice supplémentaire de mon privilège, car je ne peux pas agir ainsi quand je suis à la Bibliothèque Nationale, je veux dire quand je suis aujourd’hui à la bibliothèque François Mitterrand ou bibliothèque de France mais à laquelle je continue à penser sous le nom ancien de Bibliothèque Nationale.

Je vous lis comme interlude un sonnet que j’ai composé en 1993 et qui s’appelle Square Louvois. C’est là que se trouvait jadis la Bibliothèque Nationale.

 

Square Louvois

Peut-être mille fois en trente ans, je me suis assis Sur un banc vert dans le square Louvois.

Le soleil sur les yeux, seul, entouré des bruits

De fontaines bavant et traversé de voix.

 

À l’éblouissement des jets d’eaux j’étais, moi,

Possesseur du trésor de livres inouïs

Potentiellement convocables depuis

Les magasins de l’ex-bibliothèque du Roi.

 

Saône et Seine et Garonne et Loire, je voyais

Les quatre nymphes fleuves aux regards noyés.

Je contemplais leurs seins de bronze allégorique

 

Puis je retraversais la rue de Richelieu

Pour rejoindre ma place et, lecteur euphorique,

Jouir en souverain d’un républicain lieu.

 

Voilà, un hommage à la Bibliothèque Nationale.

 
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